CONTRE LA LEPENISATION
Article d'Edwy Plenel dans le quotidien belge "Le soir" du 6 avril.
Chronique n° 16 dans « Le Soir » du 6 avril 2007
Faire référendum contre la lepénisation
par Edwy Plenel
C’est une réponse lapidaire, mais c’est peut-être l’enjeu du
scrutin présidentiel à venir. Dans ses éditions du 5 avril, Le Monde
interroge Jean-Marie Le Pen : « Vos rapports étaient bloqués avec
Jacques Chirac, une ère nouvelle peut-elle s’ouvrir avec Nicolas
Sarkozy ? » Le chef de l’extrême droite française répond en trois
mots, pesés au trébuchet : « Pourquoi pas ? Oui. »
Tout ici fait signe et sens. La question d’abord dont
l’euphémisme dit la banalisation accrue du Front national durant cette
campagne qui transforme son leader en politique ordinaire. Explicite et
argumentée, l’allergie claire et nette du président sortant pour Jean-
Marie Le Pen et ses idées méritait mieux que cette réduction à des
« rapports » qui ne demanderaient qu’à être débloqués. La forme de la
réponse ensuite, qui tranche avec les habitudes d’un démagogue fort
idéologue, volontiers disert et adepte de bons mots. Dans sa brièveté,
cette réponse est un communiqué. Elle a la sécheresse d’une annonce
et la clarté d’un signal.
En mêlant le souhait – « Pourquoi pas ? » – au constat – « Oui » –
, Jean-Marie Le Pen dit enfin tout haut ce que l’on sentait tout bas,
depuis le début de cette campagne : il a fermement décidé de
ménager le candidat de droite et, maintenant, lance un message
d’ouverture en direction de Nicolas Sarkozy. On saura plus tard ce
que recouvrent concrètement ces quelques mots, notamment lors du
round suivant que l’opinion a tendance à oublier alors que les états-
majors l’ont tous en tête : les élections législatives qui suivront, en
juin, l’élection présidentielle. Avec la possibilité de triangulaires –
l’accès au second tour pour tout candidat ayant obtenu les voix de
plus de 12,5 % des inscrits –, le Front national est une sorte d’épée
de Damoclès pour les candidats de droite, selon qu’il maintient ou
retire ses candidats.
Mais, pour l’heure, ce n’est pas l’essentiel. Ces trois mots de
Jean-Marie Le Pen disent le véritable événement de cette élection,
celui qu’ici, nous n’avons cessé d’annoncer : la lepénisation d’une
partie de la droite française. La tonalité de plus en plus droitière de la
campagne de l’UMP ne saurait être ramenée à des infléchissements
tactiques. Elle exprime ce qui est au ressort fondamental de
l’ascension victorieuse de Nicolas Sarkozy contre ses rivaux
potentiels, Dominique de Villepin notamment. Il est en quelque sorte
le précipité chimique de vingt-cinq ans de lepénisme, la résultante
d’un quart de siècle d’hypothèque de l’extrême droite sur la vie
publique française. La rupture qu’incarne et que revendique Nicolas
Sarkozy est d’abord au sein de sa famille politique : une césure dans
l’histoire de la droite française depuis 1945. Il ne se contente pas
d’exploiter conjoncturellement les thématiques qui sont, depuis
toujours, le fonds de commerce de l’extrême droite – le diptyque
insécurité et immigration –, il va au-delà.
Quand on additionne – et ce ne sont que quelques exemples pris
dans sa bouche – l’annonce d’un « ministère de l’immigration et de
l’identité nationale » ; la revendication comme un héritage identitaire
non seulement de la chrétienté doublement millénaire mais des
croisades qui, pourtant, n’en donnent pas le visage le plus avenant ; le
refrain désormais installé sur cette France qu’il faudrait aimer en l’état
ou quitter de suite, injonction binaire aux accents de guerre civile ; ou
encore cette toute récente défense, dans un entretien avec le
philosophe libertaire Michel Onfray, de l’inné contre l’acquis, défense à
ce point caricaturale que Nicolas Sarkozy en vient à dire que les
jeunes qui se suicident aujourd’hui en France, le font comme il arrive à
certains fumeurs de développer un cancer et à d’autres non, « parce
que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable
(…), une faiblesse psychologique héréditaire » ; sans parler enfin de
l’oubli persistant de toute perspective européenne, au point de
flatter, y compris dans le registre économique, un repli nationaliste et
protectionniste ; bref, quand on fait la somme, on trouve un total
inédit.
Dans « La France aux Français », sous-titré Histoire des haines
nationalistes (Seuil, 2006) Pierre Birnbaum rappelle combien, jusqu’à
la césure de la Seconde Guerre mondiale, la droite française vécut en
osmose avec les droites extrêmes, leur idéologie et leurs valeurs,
parmi lesquelles, souligne-t-il, « la référence au catholicisme comme
élément consubstantiel à l’identité nationale ». Les glissements et les
imprégnations se firent sur un refus partagé de l’héritage
révolutionnaire, une détestation de la République, cette « gueuse », et
une peur panique de la question sociale. Loin de s’énoncer
grossièrement, cette idéologie s’exprimait alors avec talent, au point
d’imprégner culturellement la droite, ses références et ses réflexes.
Un nom résume cette musique insistante qui ne sera durablement
dévaluée qu’après la défaite du nazisme, sous le choc et la honte de
ce que fut l’avilissement de Vichy et de la Collaboration : Charles
Maurras, évidemment.
L’affirmation fera sursauter et, pourtant, ce n’est qu’un constat
de lecteur : ces temps-ci, Nicolas Sarkozy parle comme Charles
Maurras. Un Maurras revisité, mais un maurrassisme renaissant,
signifiant que, pour la première fois, un leader de la droite républicaine
s’affranchit des principes que sa famille avait finalement intégré en
1945, grâce à l’épopée gaulliste. Dans notre tradition intellectuelle et
politique, le nationalisme intégral de Maurras reste au coeur d’une
vision identitaire de la nation, faite d’héritages immuables et de
valeurs chrétiennes, une nation où les autres sont tenus à distance,
tout juste tolérés comme hôtes et, s’ils sont étrangers, à condition
qu’ils ne s’attardent pas.
De fait, Maurras n’aurait pas détesté ce mariage stupéfiant, au
XXIe siècle, de l’immigration et de l’identité nationale. Comme si, dans
une nation dont le peuple, de toute éternité, a été façonné par les
apports et les mélanges, les rencontres et les croisements ; sur un
territoire qui, de tout temps, a fait lien entre le nord et le sud, entre
les mers et les terres, entre Orient et Occident ; oui, comme si, dans
cette nation, sur ce territoire, l’identité nationale devait se déduire
des migrations ! Certes, c’est ce qu’a toujours défendu, depuis
Maurras justement, la droite extrême : cette idée d’une nation définie
par essence, d’esprit inné et de caractères ethniques.
Or c’est exactement contre cette conception que se sont levés
et battus, de 1789 à nos jours, tout ceux qui ont fait, pensé et
défendu la République française – et, par extension, ces Français
républicains qui ont voulu l’Union européenne en rêvant, depuis Victor
Hugo, aux Etats-Unis d’Europe. Dans leur esprit, la nation, son
identité, sa définition, c’est une construction politique, pas une
définition ethnique. C’est une idée en acte, une expérience concrète,
une utopie réelle qui se définit par des droits politiques, des devoirs
citoyens, des valeurs laïques, bref, par des principes républicains. Pas
par le sang, ni par la naissance, ni par l’héritage, ni par le privilège,
mais par la grâce de ce référendum permanent où s’invente une cité
commune dont le fronton résume la promesse : « Liberté, égalité,
fraternité ».
En conséquence de quoi, il serait bon, mais nul n’est prophète en
son pays, que les Français fassent de cette élection un référendum
contre la lepénisation. Qu’ils la transforment en sursaut contre
l’histoire que l’extrême droite tente d’écrire en France, grâce à
l’aveuglement et à la complaisance de cette droite sarkozyste qui,
heureusement, n’est pas toute la droite.
10/04/07 - 19:26
Le Pen a gagné puisque que pour certains militants socialistes, la xénophobie et l'antisémtisme sont devenues des opinions comme les autres.
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stevezissou